La CyberGazette,
le journal
des Freelances
n° 32, 28 mars 1999
Tant pis pour l'actualité, le thème traité cette semaine provient du carambolage entre deux sujets qui nous concernent particulièrement : la vie en solo, à la suite du dossier sur « Le 20ème siècle sera-t-il le siècle des solos ? » paru dans la CyberGazette du 28 février dernier, et la nouvelle sociabilité, à propos de la sortie du rapport : Au-delà de l'emploi (1).
L'origine du premier thème est une enquête d'un sociologue, Jean-Claude Kaufmann, sur la réalité quotidienne des "couples" contemporains (2) ; l'origine du second une étude commandée par la Commission européenne au professeur de droit social Alain Supiot sur l'évolution du travail. Les deux enquêtes découvrent une évolution induite par la volonté des individus de se libérer du carcan d'institutions ne répondant plus à leurs désirs, et par la nécessité économique de la "flexibilité".
L'évolution des moeurs est-elle induite par la volonté libératrice des individus, ou par l'influence des forces économiques ? Le débat n'est pas récent, chacun y trouvera de l'eau pour son moulin. Mais la coïncidence est trop flagrante, et les freelances y sont en première ligne. Etat des lieux.
1/ La vie en solo, l'avis
des solos
La réaction de Xavier à notre dossier sur les "Femmes
solos" nous a valu des réponses circonstanciées.
Il est impossible ici de les reproduire in extenso, que leurs
auteurs nous en pardonnent, nous tâcherons de les citer
le plus fidèlement possible.
Tout d'abord sur l'aspect "sociologique" du sujet, que Xavier estime ne pas être le rôle de Freelance en Europe de traiter. Bruno Msika trouve, lui, que le rapprochement effectué était « très "collant" à la réalité... De nouveaux types de relations, de nouvelles manière de voir la vie émergent... Parlons-en, elles participent du même élan de renouvellement. » Et Michel Mandagaran : « Donner à réfléchir en signalant des essais sur des thèmes qui touchent les travailleurs indépendants me semble tout à fait dans la "mission" d'une publication comme la CyberGazette. » Nous verrons dans le deuxième article de ce numéro que ce sujet n'est en effet pas si éloigné du travail indépendant qu'il n'y paraît.
Ensuite, sur le fond : le rapprochement effectué entre la vie familiale et la vie professionnelle. Claude Chérel, notre président, répond : « Je suis père de 6 enfants, je vis avec leur mère depuis 29 ans... Je comprend très bien que vous soyez irrité par la diminution des barrières entre [ces deux vies], j'ai ressenti la même chose dans le passé. Aujourd'hui, avec un peu de recul... il me semble que nous devons trouver notre équilibre entre trois aspects fondamentaux de l'être humain : la vie familiale, la vie professionnelle et la vie dans la cité (vie sociale).... Personnellement, je mélange sans aucun problème ces trois aspects... J'ai le sentiment qu'aujourd'hui je suis un meilleur père, un meilleur compagnon et peut-être même un meilleur professionnel [en ce faisant]. »
Le solo « égoïste » ? « Vous confondez égoïsme ou individualisme, et indépendance. L'autonomie et le bonheur de "l'indépendant" exigent responsabilité, respect de soi et des autres. Les couples durablement équilibrés... sont généralement ceux qui ont une relation d'égaux, dans laquelle chacun a une vie autonome... Le mariage n'est ni nécessaire, ni suffisant pour bâtir ce type de relation (Personnellement, je suis marié et vis avec ma femme. A chacun de trouver son chemin). » répond Michel Mandagaran. Bruno Msika, vivant en « couple non marié » avec des enfants, estime que « s'il faut faire preuve d'un peu d'égoïsme pour être bien dans sa peau... et en faire profiter sa femme, ses enfants, ses amis et ses collègues, alors je suis preneur. »
Passons sur l'exemple des « casseurs et des déliquants », qui sont élevés, hélas! souvent, dans des familles "traditionnelles", et concluons avec Claude Chérel, qui « préfère voir des individus autonomes assurer sereinement, dans l'amour et l'intelligence, le déploiement des ailes des oiseaux qu'ils ont conçus, plutôt que des familles fondées sur des règles législatives se trouvant dans l'incapacité d'ouvrir l'esprit de leurs enfants. »
En tout cas, merci à Xavier d'avoir ouvert un espace de réflexion en commun.
Passons à l'analyse du travail contemporain réalisé par Alain Supiot et son groupe.
2/ Sous-jacents aux nouveaux
modes de travail, les nouveaux modes de vie sociale
« On observe dans tous les pays de l'Union Européenne
un mouvement de retrait de l'Etat au niveau national... Ce glissement
est en partie dû au désir croissant des citoyens
de prendre un plus grand contrôle de leur propre vie »,
énonce Alain Supiot en citant comme exemple « le
mouvement féministe... fondé sur sur l'idée
de liberté de choix et d'égalité des chances
pour tous. »
Si le rapport traite essentiellement de « l'avenir du travail et du droit du travail », ses auteurs analysent avec précision les conditions historiques, économiques et sociologiques qui sous-tendent cette évolution. Ils relèvent bien sûr les causes économiques de la « flexibilité » exigée des entreprises comme des travailleurs, mais sans attacher à la "mondialisation" d'autre importance qu'idéologique : « Le taux d'ouverture extérieur de l'économie européenne prise comme un tout est de 8% seulement, du même ordre que celui des Etats-Unis. » Il s'agit beaucoup plus à leurs yeux d'une transformation profonde des modalités de production des biens : « Le temps où l'on pouvait acheter n'importe quelle voiture neuve pourvu qu'elle fut noire est révolu... Nous entrons dans une ère de la diversité des produits, des services, des travaux, des formes de coordination, des modèles de production efficients (diversité permise par l'accélération des technologies de l'information et de leur maîtrise). » Les modèles standards et les cadres collectifs explosent, le temps change de rythme, les Etats de rôle. Et les individus s'émancipent : « L'inscription dans des réseaux larges et anonymes de solidarité (services publics, protection sociale) émancipe les individus de leur environnement familial ou économique : l'épouse qui a un emploi, ou bien la personne âgée une retraite ne dépend plus de son mari ou de ses enfants pour vivre. »
« Avec les années soixante-dix convergent plusieurs phénomènes sociaux, parmi lesquels... une hétérogénéité croissante des structures familiales (familles monoparentales, mères cléibataires, familles recomposées, etc.), qui indique la tendance à une nouvelle transformation, peut-être équivalente au passage [au cours du 19ème siècle, ndlr] de la famille étendue à la famille nucléaire... ; une formation des femmes plus élevée... ; un changement important de la gestion domestique... ; l'émergence des mouvements de femmes... »
On retrouve bien ici la problématique étudiée par notre premier auteur : le monde bouge, les femmes aussi ! (peut-être faut-il renverser l'ordre apparent des propositions...).
Ces quelques remarques issues du rapport dirigé
par Alain Supiot ne sont que des incidentes dans un texte dense
et rempli d'analyses et de réflexions passionnantes. Pour
la première fois peut-être dans une étude
ce niveau, le travail indépendant n'est plus considéré
comme un épiphénomène marginal : «
Nous sommes partis de l'hypothèse que la crise de l'emploi
et les transformations du management pouvaient conduire à
un mouvement de regain du travail indépendant par rapport
au travail salarié... Cette hypothèse s'est révélée
fructueuse, car elle nous a permis de mettre en évidence
les principaux traits de l'évolution actuelle. »
Ses conclusions sont que, si la flexibilité du travail
est la recherche d'une réponse collective à l'aléa
économique, elle doit être accompagnée d'une
sécurité accrue des individus, non par un traitement
social "passif" après l'incident, mais par «
une aide à la personne centrée sur le développement
de ses capacités au travail flexible. » Flexibilité
collective, soit, mais sécurité individuelle.
Nous aurons l'occasion d'analyser ultérieurement le contenu
de cet important ouvrage. Mais lisez-le déjà, il
va devenir une référence.
(1) Au-delà de l'emploi, les transformations
du travail et le devenir du droit du travail en Europe,
sous la direction d'Alain Supiot, Flammarion, 98 F.
(2) La femme seule et le Prince charmant, enquête
sur la vie en solo, J.C. Kaufmann, Nathan, 139 F.
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