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Comment la présomption d'indépendance a été supprimée

Le texte suivant est extrait du compte-rendu des débats de l'Assemblée Nationale au sujet de la loi sur la réduction du temps de travail (loi Aubry II). Il faut savoir, pour comprendre le mécanisme sous-jacent, comment une loi est fabriquée :
• Le gouvernement soumet un « projet de loi », ou les élus (députés ou sénateurs) une « proposition de loi », au Parlement ;
• Les élus soumettent des amendements ;
• Une commission (ici celle des affaires culturelles, familiales et sociales) l'étudie, analyse les amendements, et remet ses conclusions (favorable, opposé, etc.) ;
• Le texte est débattu en séance, d'abord par l'Assemblée Nationale, article par article. Chaque amendement est présenté par son ou ses auteurs. La commission donne son avis, ainsi que le repésentant du gouvernement. Un vote est demandé article par article, amendement par amendement ;
• Le texte passe ensuite au Sénat, procédure identique ;
• Si le texte voté par le Sénat est différent de celui voté par l'A. N., une commission mixte partitaire AN - Sénat tente de trouver un compromis ;
• Le texte voté par le Sénat et les compromis sont proposés au vote de l'A. N. ;
• Retour au Sénat ;
• Retour à l'A. N. qui vote en dernier ressort ;
• La loi est promulguée par le Président de la République, et paraît au Journal Officiel ;
• Les décrets d'application sont émis par les ministères compétents. La loi ne prend effet qu'à parution des décrets.

La loi dite « Aubry II » est donc proposée à l'Assemblée Nationale, après examen par la commission précitée.
Parmi les centaines d'amendements étudiés, l'un, présenté par M. Maxime Gremetz (PC), est soumis aux votes.
Compte-rendu :

Amendement 318

A.N. séance du 15/10/1999 http://www.assemblee-nationale.fr/2/dossiers/ttravail/2ttravail.htm

M. le président.
MM. Gremetz, Outin, Dutin, Patrick Leroy, Malavieille, Mme Jacquaint et les membres du groupe communiste et apparentés ont présenté un amendement, no 318 corrigé, ainsi rédigé :
« Après l'article 17, insérer l'article suivant : "L'article L. 120-3 du code du travail est supprimé." »
La parole est à M. Maxime Gremetz.

M. Maxime Gremetz.
Cet amendement est d'une clarté limpide. Et la raison qui le motive l'est encore davantage.
Certains membres de la commission l'ont comprise.

M. Gérard Terrier.
Même vous, vous avez eu du mal ! Ça se voit !

M. Maxime Gremetz.
C'est un problème sérieux, en vérité ! Certains salariés, immatriculés au registre du commerce, ne sont pas déclarés comme tels par leurs employeurs qui ainsi ne paient aucune charge sociale. Je propose donc qu'on rétablisse la présomption de travailleur salarié. C'est important, madame le ministre.

[Le soulignement des textes est de notre fait, ndlr]

M. le président.
Quel est l'avis de la commission ?

M. Gaëtan Gorce, rapporteur.
La commission a rejeté cet amendement.

M. Maxime Gremetz.
Ah non !

M. le président.
Quel est l'avis du Gouvernement ?

Mme la ministre de l'emploi et de la solidarité.
Le Gouvernement est favorable à cet amendement.
Je reconnais avec le rapporteur que le lien avec le projet de loi n'est pas direct. Mais l'article du code du travail dont la suppression est proposée a introduit une présomption simple de travailleur indépendant pour les personnes immatriculées au registre du commerce qui a permis à certains employeurs de contourner le code du travail et les obligations liées au statut de salarié. La loi n'a pas eu les effets escomptés par ses auteurs. Il convient donc de rétablir la présomption de salariat.

M. Maxime Gremetz.
Merci, madame la ministre.
Heureusement que vous êtes là !

M. le président.
La parole est à Mme Roselyne Bachelot-Narquin.

Mme Roselyne Bachelot-Narquin.
Quand l'article L. 120-3 a été évoqué, je n'ai pas tout de suite compris de quoi il s'agissait, monsieur Gremetz.

M. Maxime Gremetz.
Je suis sûr que vous avez compris.

Mme Roselyne Bachelot-Narquin.
Maintenant, oui, évidemment. Mme la ministre vient de se déclarer favorable à cet amendement. Est-ce un élément de négociation entre vous ? Je ne veux pas me pencher sur les difficultés de la majorité plurielle.
(Exclamations sur les bancs du groupe socialiste.)

M. Yves Rome.
La majorité plurielle ne se porte pas si mal !

Mme Roselyne Bachelot-Narquin.
En cas d'abus, tous les moyens existent pour requalifier l'éventuel lien de subordination entre l'employeur et l'employé. D'ailleurs, après vérification, il est courant que le statut soit requalifié en statut salarié. Il n'est donc pas nécessaire d'abolir un article du code du travail, par ailleurs fort utile. J'ai l'impression que vous tirez au canon pour tuer une mouche.

Mme la ministre de l'emploi et de la solidarité.
Oui, une mouche !

M. le président.
Je mets aux voix l'amendement no 318 corrigé.

(L'amendement est adopté. Il devient l'article 18 de la loi).
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Le Sénat supprime l'article 18, la commission mixte paritaire ne trouve aucun compromis. Le texte retourne à l'Assemblée Nationale.
Séance du 2/12/1999

Article 18

M. le président.
Le Sénat a supprimé l'article 18.
M. Gorce, rapporteur, a présenté un amendement, no 45, ainsi rédigé :
« Rétablir l'article 18 dans la rédaction suivante :
" I. - Les deux premiers alinéas de l'article L. 120-3 du code du travail sont supprimés.
" II. - Dans le troisième alinéa de cet article, les mots : "visés au premier alinéa", sont remplacés par les mots : "physique immatriculée au registre du commerce et des sociétés, au répertoire des métiers, au registre des agents commerciaux ou, pour le recouvrement des cotisations d'allocations familiales, auprès des unions pour le recouvrement des cotisat ions de sécurité sociale et des allocations familiales". »
La parole est à M. le rapporteur.

M. Gaëtan Gorce, rapporteur.
Il s'agit d'un amendement de rétablissement.

M. le président.
Quel est l'avis du Gouvernement ?

Mme la ministre de l'emploi et de la solidarité.
Favorable.

M. le président.
Je mets aux voix l'amendement no 45.

(L'amendement est adopté.)

M. le président.
En conséquence, l'article 18 est rétabli et se trouve ainsi rédigé.
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Il a donc fallu probablement moins de cinq minutes, toutes séances confondues, pour rayer l'article 120-3 du code du travail et rétablir la « présomption de salariat ». Les indépendants payent donc ainsi pour les employeurs « qui ne paient pas de charges sociales » en travaillant avec eux. Mais les indépendants paient des charges sociales. On se mord la queue !

Même Martine Aubry reconnait, au sujet de l'amendement, que « le lien avec le projet de loi n'est pas direct ». Mais, comme le fait remarquer Roselyne Bachelot (RPR), l'accommodement permet au gouvernement de donner un gage au PC.

Quant au débat de fond sur le sujet, on en constate l'importance dans la vie parlementaire.

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