L'association des Freelances en Europe

L'EMPLOI INDÉPENDANT EN FRANCE
Conférence de Michel Paysant à
l'Association Internationale de Sécurité Sociale (AISS),
le 4 décembre 1997

Plan :
Introduction
Quelle protection sociale attendent les indépendants ?
Travail salarié - travail indépendant : une disparition des frontières traditionnelles
Quel impact sur les structures de protection sociale ?

Introduction
De qui parlons-nous ? Quelles sont ces nouvelles professions indépendantes qui émergent dans un paysage social bouleversé par la réorganisation des entreprises, et le chômage conséquent qui n'en finit pas de croître ? Qui sont ces nouveaux travailleurs qui créent leur propre entreprise sans avoir l'ambition de devenir des " entrepreneurs ", abandonnant la sécurité de l'emploi salarié pour le plaisir et le risque d'être leur propre patron ?
Traditionnellement, jusqu'à présent, la situation professionnelle des personnes actives se partageait entre une position de salarié, lié par un contrat de travail à un employeur qui garantissait, en contrepartie d'une subordination permanente, un salaire et un emploi protégé par une réglementation juridique et une convention collective ; ou de non-salarié, commerçant, artisan ou profession libérale, proposant ses produits ou ses services au grand public dans des professions aux racines historiques, sinon préhistoriques : médecins, avocats, architectes, serruriers, épiciers ou astrologues. Entre les deux, les entrepreneurs, bâtisseurs d'organisations, créateurs d'emploi et de richesses collectives.
Aujourd'hui surgissent les " auto-employés ", travailleurs nomades, mobiles comme des téléphones, portables comme des ordinateurs, variant leurs activités comme des caméléons et s'insérant dans les interstices d'une économie qui n'a pas été prévue pour leur apparition. Ni salariés, ni entrepreneurs, ils sont classés parmi les " non-salariés ", mais qu'ont-ils de commun avec les professions citées ci-dessus, normalisées et encadrées dans des corporations bien définies ?
Or, ces indépendants, puisqu'aucun autre terme, en français du moins, ne les désigne, sont destinés à envahir le paysage social. La crise que nous subissons actuellement n'est pas une crise du travail mais une crise des entreprises (et des administrations). Elle frappe, non pas les économies mondiales, mais les organisations monolithiques, structurées, hiérarchisées, grasses et apathiques. Si l'emploi disparaît en même temps que disparaissent les entreprises-dinosaures, le travail reste. Les consommateurs ont toujours besoin de produits et de services, mais ils les veulent innovants, de qualité, et disponibles jour et nuit, dimanches compris. Il faut bien les produire, les distribuer, les maintenir et les renouveler. Et si la machine remplace l'homme pour bien des tâches, il est toujours besoin de l'homme pour pallier les défauts de la machine : " Nous passons de la civilisation de la peine à la civilisation de la panne ", disait un observateur conséquent. Ce n'est plus une évolution, c'est une mutation.
Hors des entreprises, les sous-traitants donc. Hors les sous-traitants, les micro-entreprises. Hors les micro-entreprises, les indépendants. L'économie de demain se décline en réseaux, à géométrie variable, à communications immédiates et à grande consommation d'intelligence. Ce capital, hier confisqué par l'entreprise taylorienne, sera disséminé dans de multiples entités aussi nombreuses que les grains de sable sur la plage ou les étoiles dans le ciel.
L'occasion est historique : les travailleurs, acceptant cette mobilité indispensable, munis des outils de communication universels et de l'intelligence innée ou acquise par l'éducation et l'expérience, pourront goûter d'une liberté toujours rêvée, pour peu que la protection collective les protège de la précarité économique.
La Sécurité Sociale a un rôle actif à jouer dans ce domaine essentiel, et je suis heureux de constater qu'elle s'en préoccupe activement.

Quelles protections attendent ces indépendants ?
Je serai tenté de dire : " aucune ". Ignorés des instances officielles qui se préoccupent d'abord de ce qu'elles connaissent, les indépendants actuels ont tendance à se débrouiller par eux-mêmes, à se protéger des aléas de la vie professionnelle par leurs propres moyens, et à répondre à ceux qui " se penchent " sur leur cas : " Laissez-nous tranquille ".
Mais les indépendants d'aujourd'hui sont des pionniers. Pour survivre dans un environnement qui, au mieux, les ignore, ils doivent posséder des qualités hors du commun : être à la fois des bons techniciens et des bons commerciaux, des chefs d'entreprise et des artisans, des professionnels conscients du présent et des financiers soucieux de l'avenir.
Ce serait être très optimiste d'espérer que la grande masse de ceux qui vont les rejoindre combinent ces qualités extrêmes. Déjà, on constate, chez les " jeunes " indépendants - je veux dire la nouvelle vague des professionnels qui, constatant la réussite de leurs confrères, se décident à franchir le pas de l'autonomie - une méconnaissance des mécanismes élémentaires de leur propre protection. Mimant la désinvolture apparente de leurs aînés, ils négligent ces " paperasses " insupportables pour se consacrer à la tâche essentielle de cette nouvelle vie : la recherche de clients. Si j'en crois mes contacts avec quelques confrères étrangers, en Grande-Bretagne par exemple, cette attitude n'est pas l'apanage des seuls indépendants français…
Il faut comprendre la situation : en entreprise, de nombreuses institutions se préoccupent de votre sort. Bâti aux cours des longues années de développement de la protection sociale, l'environnement d'assistance aux travailleurs a dégagé ces derniers du souci de la prévention des risques : les services du personnel, les syndicats, les comités d'entreprises, les comités d'hygiène et de sécurité, les Caisses de Sécurité Sociale, d'Allocations Familiales, de Retraites, de Retraites complémentaires, ont pris à leur charge toutes les décisions, les formalités, les formulaires, les contrôles concernant cette prévention.
Devenus indépendants, les mêmes travailleurs continuent à travailler dans les mêmes disciplines, sur les mêmes tâches, dans les mêmes entreprises à côté de leurs mêmes ex-collègues. La différence de statut est plus visible dans l'absence de patron que dans l'absence de protection sociale. Etant en bonne santé, et forcés de le rester, ils s'enorgueillissent plutôt de coûter moins cher à la collectivité que l'employé standard.
Il ne faut pas négliger non plus les économies réalisées par cette imprévoyance. Elles importent d'autant plus aux indépendants que leur situation est fragile : moins vous gagnez d'argent, moins vous êtes tentés d'en dépenser, y compris pour assurer l'avenir. En revanche, plus vous risquez d'en avoir besoin…
Le premier besoin que nous discernons, donc, pour cette multitude future de nouveaux indépendants, est celle d'une simplification de toutes les procédures d'accès à la protection. Il faut réinventer les services d'assistance aux formalités de toutes sortes, simplifier les démarches, les documents et les calculs. Il faut multiplier la communication sur les risques et les nécessités de leur prévention.
Citons quelques exemples de l'absence actuelle de cette fonction : si chaque entreprise dispose, à demeure ou en partage, d'une assistante sociale, il n'en existe pas pour les travailleurs indépendants. En France, du moins, mais vous connaissez mieux que moi la situation respective dans vos pays…
Dans le même ordre d'idées, la médecine du travail s'est développée en France auprès de l'ensemble des entreprises. Elle est cependant totalement absente du monde du travail indépendant. Or l'avenir est au développement de celui-ci, au détriment des emplois salariés, et l'on aboutit à une situation paradoxale : des médecins du travail présents dans un nombre toujours décroissant d'entreprises, auprès d'une quantité décroissante de salariés, et absents d'un monde du travail pourtant soumis aux mêmes tâches et aux mêmes soucis sanitaires que le travail salarié.
On voit que le nouveau monde en gestation recèle de nombreux paradoxes. Il en est d'autres qui sont, dès à présent, plus dérangeants car touchant à l'organisation même de la structure de la Sécurité Sociale, telle qu'elle est organisée en France du moins : je veux parler de la disparition progressive des frontières entre les modes de travail traditionnels.

Travail salarié - travail indépendant : une disparition des frontières traditionnelles
Si je vous ai décrit en introduction le phénomène conduisant à l'apparition de cette nouvelle espèce de travailleurs indépendants, fort différents des " non-salariés " d'hier, je n'ai peut-être pas mis en exergue une conséquence importante de cette mutation : la mobilité croissante des statuts qu'ils exercent.
Ce statut est en effet exclusivement déterminé par les structures juridiques et sociales en vigueur. C'est la loi qui définit, par exemple, si vous êtes artisan, commerçant ou profession libérale - encore que cette dernière profession soit plutôt définie par la négative : vous êtes libéral si vous n'êtes ni commerçant, ni artisan… A partir de ce classement, les administrations déterminent vos droits et vos devoirs sans beaucoup de nuances : vos impôts sont calculés de telle façon, vos cotisations de telle autre, vos prestations respectent tels taux et telles modalités. Votre comportement professionnel est lui aussi soumis à une discipline de fer : pas de commerce si vous êtes libéral, pas plus de dix employés si vous êtes artisan, pas d'indemnités journalières si vous n'êtes pas artisan, etc.
Qui plus est, les institutions gérant ces opérations sont distinctes. Sans parler des Caisses de Sécurité Sociale ou de Retraites, qui se multiplient suivant le métier même que vous exercez, les Chambres de Commerce accueillent les commerçants et les entreprises, les Chambres des Métiers les artisans, les Ordres certaines professions libérales, etc.
Si ces structures robustes s'expliquent par d'excellentes raisons historiques, elles n'en ressembleront pas moins dans l'avenir aux corporations du Moyen Age, qui volèrent en éclat lors de la Révolution Française - comme quoi les " raisons historiques " ont leur logique particulière. Deux lézardes apparaissent dès à présent dans cet édifice : l'affectation des statuts, et la mobilité entre ceux-ci.
L'affectation problématique du statut et du code activité
Lorsque vous immatriculez votre entreprise individuelle, puisqu'en France cette formalité est obligatoire, un service vous affecte un statut et un code activité. On en comprend les raisons pour le pilotage statistique de l'économie française, mais la réalité du terrain a parfois des aspects incongrus : pourquoi les graphistes, travaillant aujourd'hui sur les ordinateurs les plus perfectionnés, sont-ils considérés comme des artisans ? pourquoi les agents littéraires, assurant la promotion des auteurs, sont-ils assujettis aux bénéfices " commerciaux " ? pourquoi et comment distinguer, aujourd'hui, les prestations " intellectuelles " et les prestations " manuelles ", les activités " libérales " et les activités " commerciales " ? " C'est en réfléchissant que l'on cultive le mieux la pomme de terre ", disait Jean Fourastié (Pourquoi nous travaillons, PUF, 1959).
Quant à la codification des activités, les utilisateurs des fichiers de l'Institut National des Statistiques français (INSEE) relèvent en permanence des anomalies grossières. Elles sont probablement dues à la difficulté fondamentale de déterminer, au vu de la déclaration de l'objet de l'entreprise, dans quelle rubrique préétablie ranger celle-ci. Comment, en effet, ranger le créateur multimédia, à la fois musicien, photographe, graphiste et informaticien ? Dans quelle rubrique classer le documentaliste spécialiste des Bases de Données informatiques ? Et je ne cite que celles que je connais bien, dans le secteur informatique.
La mobilité entre les activités et les statuts
L'autonomie des professionnels et la nécessité permanente de s'adapter à un monde économique de plus en plus mouvant, les oblige à renouveler fréquemment leur secteur d'activité : les architectes, les graphistes, les photographes, se transforment rapidement en informaticiens ; les informaticiens en juristes ou en comptables ; les comptables en agents financiers. Le syndrome du typographe - un métier disparu en quelques années - guette les techniciens qui n'évolueraient pas avec le marché.
Lorsque cette mobilité s'exerçait à l'intérieur des entreprises, elle n'entraînait aucune conséquence pour les institutions sociales, fiscales ou statistiques. Tout au plus constatait-on, sur un plan macro-économique, que le secteur tertiaire s'enrichissait de nouvelles professions. Mais dès lors que les individus deviennent eux-mêmes des entreprises, c'est leur statut social, fiscal et juridique, leur " code activité ", leur protection sociale, même, qui change.
La mobilité entre le salariat et le non-salariat
Par extension, et nous touchons là un phénomène social, presque totalitaire en France, la mobilité s'entend aussi entre la position de salarié ou celle d'indépendant. D'abord, parce qu'un indépendant, par des artifices simples sinon parfaitement légaux, peut être salarié de sa propre entreprise. Mais aussi plus généralement parce que la distinction, qui repose sur la notion de subordination, devient de plus en plus floue à mesure que la subordination elle-même s'affaiblit. Or elle s'affaiblit considérablement aujourd'hui, lorsqu'une majorité croissante des métiers demande un investissement intellectuel qui ne répond plus aux règles de motivation " tayloriennes ". Demander à une standardiste de sourire au téléphone, à un technicien de résoudre les problèmes du client, à un groupe d'ouvriers d'accroître la qualité de la production, ne ressort plus de la traditionnelle définition de poste, de l'obéissance à un règlement ni de l'obtention d'une quantité de pièces à fabriquer ou de produits à vendre.
Le concept de subordination s'affaiblissant, la distinction entre l'employé assujetti à un contrat de travail et le prestataire remplissant un contrat commercial va disparaissant. Comme cependant le Droit du Travail n'est pas modifié, les prestataires indépendants, et leurs clients, doivent bien s'y adapter, même formellement.
Aussi voyons-nous se multiplier, suivant le type de missions contractées, les passages d'un statut à un autre : suivant la durée de la mission, son caractère aléatoire ou structuré, la forte ou faible implication hiérarchique, l'indépendant va opérer d'une façon autonome, en respectant un contrat de droit commercial, ou sous le régime de salarié, pendant la durée du projet. Parfois même conserve-t-il des activités indépendantes, conjointement à un emploi à temps partiel, temporaire ou saisonnier.
Je peux vous garantir que ce phénomène existe, qu'il prend de l'ampleur et qu'il se généralisera demain. J'en suis un exemple moi-même, étant salarié en tant qu'animateur d'A2i-les Indépendants en Informatique Associés - une association qui regroupe un millier d'informaticiens indépendants - et indépendant pour poursuivre à mes moments disponibles une activité d'éditeur autonome.

Quel impact sur les structures de protection sociale ?
Je laisse le soin aux experts de l'assistance d'imaginer le bouleversement des structures que cette situation entraîne. Sans doute la France est-elle particulièrement concernée par cette mutation, surtout parce qu'elle a lié, dès le départ, ses structures de protection au monde du travail. Aussi la réforme introduite depuis quelques années, consistant à transférer la perception des cotisations auprès des individus et non plus des entreprises, va-t-elle dans le bon sens. Il faudrait cependant, soit accélérer le transfert, soit prévoir un mécanisme facilitant la tâche des caméléons qui, dès aujourd'hui, relèvent de statuts, de professions et d'activités diverses, multiples et mouvantes.
Il faut aussi affiner les mécanismes permettant de recenser cette population, que les statistiques d'aujourd'hui connaissent mal, tant elle est éparse et mobile. Définir des passerelles pour faciliter le franchissement des frontières entre les statuts légaux et fiscaux. Créer des structures autorisant la mutualisation des ressources pour pallier l'absence de prestations chômage lors des " intercontrats ". Etendre, nous l'avons déjà évoqué, les services existants d'assistance sociale et médicale. Et inventer de nouveaux services de proximité pour faciliter l'accès à la protection à des professionnels qui ne dépendent plus d'un service du personnel s'occupant de tout.
Pour le dire rapidement, il faut refaire une partie d'un travail qui a mis au moins un siècle à se concevoir, et plusieurs dizaines d'années à se réaliser concrètement. Mais la qualité de l'avenir en dépendant, il n'est pas trop tôt pour commencer.

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