Lu dans la CyberGazette n° 170 du 8 juillet
2002 :
1. Veni,
vidi, vendi
vidé !
On ne pleurera pas sur le sort de J2-4-6M, même si ses finances
personnelles semblent en rude état. Plutôt sur le
devenir des 320 000 salariés du groupe, sans parler de
ceux qui se trouvent déjà hors de celui-ci.
On ne dira jamais assez le mal qu'un seul homme peut faire lorsqu'il se trouve placé à la tête d'un empire de cette taille. En quelques années, Messier a tout passé à la moulinette de son ego, se prenant pour le futur Berlusconi français on l'a échappé belle, il aurait pu avoir l'idée de se présenter à la présidence ! A la tête d'un groupe industriel d'envergure mondiale, il n'a eu de cesse de puiser dans la caisse pour le transformer en groupe de communication, pariant sur l'avenir de ce secteur. L'industrie, connais pas. La presse, la télévision, connais pas. Le téléphone, internet, connais pas. Son empreinte sur la gestion de ces filiales est nulle, il se contentait d'acheter et de vendre, poussé par la frénésie de marchés financiers complices. Pas le moindre filet, au cas où pas la moindre réserve si la tendance se retourne Cyniquement dit, il aurait dû donner sa démission il y a un an, empocher le pactole et trouver un autre pigeon plein de plumes.
Est-ce là un exemple du nouveau modèle de l'entreprise, comme le citait Peter Drucker dans le texte paru dans The Economist l'année dernière : « Il y a le soudain regain d'intérêt pour les postulats de Joseph Schumpeter à propos du 'déséquilibre dynamique' comme le seul état économique stable ; de la 'destruction créatrice' de l'innovateur ; et la nouvelle technologie comme le principal, sinon le seul agent du changement économique l'exacte antithèse de toutes les théories économiques antérieures basées sur le concept de l'équilibre comme norme de bonne santé économique, des politiques monétaires et fiscales comme pilotes de l'économie moderne et de la technologie comme une 'externalité' » ? Il prévoyait dans ce cas l'apparition du « PDG superman », avec les dangers subséquents : « L'entreprise ne survivra que si elle peut être dirigée par des personnes compétentes qui prennent leur tâche au sérieux. Qu'il faille aujourd'hui faire appel à des génies est symptomatique de la crise de la haute direction. »
Les « tombeurs » de Messier, Bébéar, Viénot, Lachman sont des hommes d'un seul métier, assureurs, banquiers, industriels, des patrons franco-français de « l'ancienne » économie à la différence des supermen américains (Gerstner, Welch, Armstrong ) auxquels se comparait J2M. L'expérience récente montre que ceux-ci comptent aussi leur lot de cow-boys. Mais elle prouve aussi que la sélection française par l'X, l'Ena ou la Franc-Maçonnerie ne garantit pas plus la qualité des dirigeants que la loi de la jungle.
Huit ans pour faire la preuve de son incompétence, est-ce beaucoup ? trop ? pas assez ? Mais alors, que faisaient le conseil d'administration, les actionnaires, les analystes ? où étaient les fameux « fonds spéculatifs » exigeant, paraît-il, des résultats immédiats ? Il a fallu l'entêtement des chiffres (pertes, dettes, chute de l'action) pendant plusieurs années pour que la décision logique soit prise. Dans les cas d'Enron ou de Worldcom, les chiffres étaient truqués, les experts peuvent camoufler leur défaillance ; ils ne l'étaient pas (?) dans le cas de Vivendi.
Huit ans pour casser des groupes aussi florissants que la Générale des Eaux, Havas, Canal+ et Cegetel, il faut que le personnage soit hors du commun. Les mauvaises langues susurrent qu'il ne lui reste plus qu'à devenir consultant indépendant, à l'instar d'Attali ou de Minc. En tout cas, il ne sera pas bienvenue à Freelance en Europe, il faudra mettre une clause dans les statuts.