La CyberGazette
le journal
des freelances
n° 227, 8 décembre 2003
1/ Tous
aux abris, c'est la crise !
La panique se répand dans le monde des informaticiens.
Les clients, depuis l'an 2000 et l'euro, ferment les robinets,
les constructeurs fusionnent, les SSII débauchent. Les
freelances ne sont pas à l'écart de cette Bérézina,
et il vaut mieux disposer de quelques abris pour attendre les
beaux jours. Pour certains, l'abri c'est un emploi salarié
et pourquoi pas ? De là à généraliser,
il y a un fossé que certains franchissent, à partir
de quelles informations ? Lettre ouverte de rectification.
Cher Luc Fayard,
« Indépendant, une étape vers l'embauche »(1),
voilà un titre renversant qui brouille les catégories
conventionnelles. Votre éditorial lui-même enfonce
le clou avec une affirmation péremptoire : « Indépendant,
ce n'est plus un métier ; tout juste une étape intermédiaire
vers le salariat. » Branle-bas dans le Landernau : est-ce
la fin de l'ANPE, la dissolution du Code du Travail, la mort des
cabinets de recrutement ? La lecture du dossier s'impose : d'où
viennent ces informations, combien sont-ils à envisager
ainsi leur statut, les donneurs d'ordre confirment-ils cette perspective
?
Mon Dieu, après avoir tourné sept fois les articles dans leurs pages, analysé les interviews, décrypté les encarts présentant des chiffres... rien. Rien qui vienne étayer ce titre à la Une, votre éditorial ou la conclusion de M. Nicolas Arpagian en tête du dossier : « Autant de réflexions [avant de se mettre à son compte] à engager pour que votre expérience d'indépendant, même si elle ne doit représenter qu'une étape dans votre curriculum vitae de salarié, soit une vraie réussite »....
Le corps du dossier est plus réaliste, qui ne comporte que deux témoignages : « Les indépendants sont de plus en plus sollicités dans le cadre de préembauches » ou « De plus en plus d'indépendants abandonnent leur statut et acceptent un CDI », déclarent deux responsables de sociétés d'intermédiation.
On apprécie la distinction. Alors qu'il se constate que « de plus en plus » (?) de donneurs d'ordre et d'indépendants offrent et acceptent des contrats de travail, votre dossier transforme cette évolution en généralisation et, dans la foulée, en conseil pour profiter de l'aubaine : « Si les missions ne sont pas légion... [elles] débouchent souvent sur l'embauche du solo », résume le chapeau du dossier. Voilà un raccourci qu'on pourrait qualifier d'abusif !
La réalité
vraie
La réalité vraie, le reste du dossier l'expose :
les temps sont durs, les clients rares, les tarifs en chute libre,
la demande en explosion. Qu'en disent les intéressés
: « En trois mois, 15 % de mon réseau de collègues
a mis la clé sous la porte », « On nous mène
au suicide », etc. Votre journaliste résume : «
De plus en plus exsangues, les freelances remuent ciel et terre
pour rester à flot... ou quittent le métier. ».
« Une véritable hémorragie », est-il
cité un peu plus haut. Cela résonne d'un tout autre
ton.
La réalité vraie, elle se trouve aussi dans le dossier suivant de votre magazine : « SSII ; les ingénieurs en intercontrat, premières victimes des plans sociaux ». Après avoir licencié à l'unité, les employeurs de la branche se résolvent aux plans sociaux, avec priorité aux professionnels inemployés ! Si j'étais un de ceux-ci, je chercherai moi-même mes contrats... comme un indépendant ! Les sociétés de service se transformeraient-elles petit à petit en société de portage ou d'intérim ? Le recours au contrat de chantier y ressemble : je t'embauche le temps d'une mission, Assedic ensuite.
La réalité vraie, elle se situe aussi dans le reste du secteur informatique, la presse par exemple : combien de journalistes permanents ont-ils été licenciés depuis trois ans ? Combien sont devenus « pigistes involontaires », à l'instar de ces « indépendants involontaires » cités par Jean-Pierre Vickoff dans le dossier précédent ? Est-ce la meilleure voie pour se faire embaucher ?
La panique
C'est cette réalité, bien décrite au sujet
des SSII, qui a conduit aux abus recensés dans les deux
dossiers : combien de SSII, avant de licencier, ne proposent-elles
pas deux spécialistes pour le prix d'un ? combien acceptent
les conditions ahurissantes demandées par les clients,
mois gratuits, promotions et soldes ? Combien les répercutent-elles
sur les indépendants qu'elles approchent ?
Sans parler des échanges de bons procédés : « Je te prête un salarié, tu le mets chez un client, on partage »... Certains sites spécialisés dans le marchandage organisent même ce trafic d'esclaves. Il fait beau ensuite reprocher leur « manque de réglementation » aux sociétés de portage(2).
« L'angle »
du dossier
Ainsi, à partir d'un dossier solide parallèle
à une enquête bien documentée , vous
en concluez à la disparition des indépendants, happés
par des « embauches » qui déforment totalement
leur principale raison d'être : se mettre à son compte
pour être son propre patron, et la principale raison de
faire appel à eux : disposer d'un prestataire à
l'oeil neuf et indépendant d'une quelconque hiérarchie.
Il semble que « l'angle » choisi pour donner un sens à ce dossier soit malheureux, par rapport à la réalité d'une part, par rapport au chapeau de l'ensemble ensuite. La réalité, même si « de plus en plus » d'indépendants acceptent des offres d'embauche, est que ce n'est, et loin de là, ni un cas général ni un objectif que se fixe chacun des impétrants (Citez-en un ?). Et, vu le marasme de la profession tel qu'il apparaît dans l'article principal, conseiller à des salariés, ou pire à des chômeurs, de se lancer dans une expérience qui « ne représenterait qu'une étape dans un curriculum vitae de salarié », c'est manifestement leur indiquer le mauvais chemin.
Comme le dit fort directement Joël Guillon dans un encart : « Ceux qui choisissent cette voie à défaut d'autre chose ne réussiront pas ».
Bon dossier, mauvaise interprétation. C'est dommage dans un magazine qui reste un excellent support d'information.
Recevez tout de même, cher Luc Fayard, mes amicales salutations.
Michel Paysant
rédacteur en chef de la CyberGazette
secrétaire général de Freelance en Europe
(1) 01 Informatique, 5 décembre 2003, dont Luc Fayard est le directeur de la rédaction. Lire l'édito
(2) Sociétés de portage : un scoop ? Vous reproduisez
les termes de Laurent Coquelin, soulignant que « certaines
Assedic [...] ont refusé d'indemniser l'indépendant
[ex-salarié d'une société de portage] au
chômage. » Une telle assertion méritait une
enquête (quelles Assedic ? quand ? à l'occasion de
quel contrat de quelle société de portage ?), d'autant
que vous mettez cette solution en exergue à plusieurs reprises,
y compris par l'interview d'un freelance « porté
» qui semble satisfait de cette situation. Les enverriez-vous
au casse-pipes ? Connaissant (et appréciant) Laurent Coquelin
par ailleurs, je suis sûr qu'il aurait volontiers guidé
vos journalistes dans cette enquête.
----------------------------------------- 15/12/2003 --------------------------------------------------
Ils s'adressent à
la CyberGazette
01 Informatique. Suite à notre
Lettre ouverte de la semaine dernière, nous avons reçu
cette réponse du directeur de la rédaction : «
Cher Michel Paysant, Je croyais avoir fait un édito en
faveur de l'esprit d'indépendance... Quant à ma
phrase que vous citez, vous la sortez de son contexte, je ne donne
cet argument que pour mieux le contester ensuite. Le titre du
dossier est effectivement provocateur mais vous dites vous-même
que le fond est bon. On se contente simplement de dire que la
situation n'est pas idyllique et, malgré tout, de donner
des conseils pratiques à ceux qui ont encore envie. Bref,
je conteste absolument votre interprétation ! Cordialement.
Luc Fayard »
Dont acte, mais nous maintenons nos protestations envers les titres,
le chapeau et le premier article du dossier sur les indépendants
: « Indépendant, une étape vers l'embauche
».
------------------------------------------ 9/1/2004 --------------------------------------------------
http://www.01net.com/article/228891.html
Salarié licencié ou
indépendant intérimaire, la belle affaire !
par Michel Paysant, secrétaire
général de Freelance en Europe
Les indépendants en informatique, comme leurs collègues
salariés, souffrent violemment de la crise générale
de l'emploi qui n'épargne pas, c'est nouveau, les entreprises
de service. Le dossier publié dans 01 Informatique
le 5 décembre s'en est fait l'écho. Il est cependant
prématuré d'annoncer leur disparition, tant l'efficacité
de ce mode de travail reste attrayant, pour les freelances comme
pour les donneurs d'ordre.
« Vivre en solo semble devenu difficile », résume
l'éditorial de 01 Informatique le 5 décembre.
Le dossier qui suit décrit une réalité que
vivent quotidiennement les informaticiens indépendants,
devenus, selon le constat de la journaliste, « une variable
d'ajustement » pour les clients finals comme pour les sociétés
de service.
Parallèlement, une autre enquête, quelques pages
plus loin, décrit les conditions de travail auxquelles
sont soumis les salariés des SSII. Placés, pour
la grande majorité d'entre eux, en régie, ils deviennent
des poids morts lorsqu'ils restent inemployés. Dans une
période de crise, aucun patron ne peut en supporter la
charge et la séparation à l'amiable dans
le meilleur des cas devient la règle.
On se demande, au vu de cette juxtaposition des situations, laquelle est préférable ? Tout au plus le Code du travail et les Assedic peuvent-ils atténuer le drame : transactions, préavis et allocations prolongent la survie des ex-salariés alors que les freelances ne peuvent compter que sur les économies réalisées pendant les bonnes années. Belle différence !
En réalité, la similitude est flagrante. « D'une offre de consultants détenteurs d'un savoir spécifique, nous sommes devenus des intérimaires » constate Patrick Sauvage, freelance depuis 15 ans, qui ajoute : « Idem pour les SSII qui, de précurseurs technologiques ou méthodologiques, sont devenues de simples agences d'intérim gérant un portefeuille de clients et de personnel interne ou externe : nous sommes, nous indépendants, largement sollicités par des cascades de 2 à 3 (voir plus) intermédiaires. Même les plus grandes en sont là... »
Alors, salarié ou indépendant, la belle affaire ! Plus que jamais, le choix du statut dépend de la personnalité de chaque professionnel. Il y a ceux qui choisissent de confier la conduite de leur carrière à des employeurs, quitte à en changer par la force lors des périodes de crise ou de leur propre gré lors des périodes fastes. Et ceux qui préfèrent sélectionner leurs clients, choisir leurs secteurs d'activité et investir sur un avenir qu'ils se tracent quitte à souffrir pendant les années de vache maigre.
De même parmi les donneurs d'ordre, il y a ceux qui sous-traitent leurs chantiers aux bons soins de cabinets ou de sociétés de service, rassurés qu'ils sont par la « solidité financière » ou la « réputation » de structures disposant d'un pignon sur rue ; et d'autres qui font confiance à la personne de leur prestataire, appréciant la qualité et la compétence de celui qui va intervenir intuitu personae. En période creuse, la solution est toujours, bien sûr, d'utiliser d'abord le personnel interne, quelque soit sa compétence, si l'alternative est de le licencier.
Les crises se succèdent, rappelons-nous le début des années 90. Les périodes fastes aussi, au cours desquelles, d'après les statistiques fournies par l'Unasa, une fédération d'Associations Agréées, le revenu net moyen des informaticiens indépendants atteignait presque 50 000 euros par an. Qu'on le sache, le nombre de freelances n'a pas diminué lors de ces quinze dernières années.
Indépendant, une étape vers l'embauche ? Irréaliste
« Vivre en solo semble devenu difficile », certes,
mais vivre en subordonné aussi. Passer d'un statut à
un autre est-il un moyen de résoudre le problème
?
Nous ne le croyons pas, tant les deux profils sont différents.
Si l'adoption du statut d'indépendant est un projet en
soi, accompagné d'une sérieuse réflexion
sur son « excellence » personnelle, comme le dit Joël
Guillon cité dans le dossier, alors cette nouvelle vie
peut être une réussite, malgré les aléas
du moment. Il reste des niches où le succès est
possible.
Mais choisir cette voie pour retourner au plus vite dans l'autre paraît suicidaire. Les freelances de notre connaissance qui se voient proposer des embauches sont, paradoxalement, ceux qui manifestent le plus les qualités d'autonomie et de dynamisme professionnel propres à l'indépendant accompli. Les responsabilités qui leur sont confiées sont « du deuxième type », comme les décrit Charles Handy dans son ouvrage Le temps des paradoxes : « Exploiter les opportunités qui ne sont pas de sa définition de poste »...
Se transformer en indépendant pour courir après une embauche ressemble à un cercle vicieux improbable. A contrario, développer un projet d'autonomie pour s'affranchir des risques d'un salariat compromis présage un avenir plus réussi, sinon plus confortable. Il y faut en ce moment non seulement un sérieux optimisme, mais surtout une forte préparation.
En ce sens, le reste du dossier publié dans le numéro du 5 décembre donne de bonnes pistes. Mais il faut en oublier le titre...
(*) et rédacteur en chef de la CyberGazette -
www.freelance-europe.com
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