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n° 401, 7 avril 2008

Charges sociales et fiscales des indépendants
Appelées pudiquement 'prélèvements obligatoires', ces charges font l'objet d'un rapport du Conseil des prélèvements obligatoires (CPO, ex-Conseil des impôts), organisme associé à la Cour des Comptes. Contrairement aux charges des sociétés, ces prélèvements n'ont jamais été un sujet majeur de préoccupation des pouvoirs publics. Le CPO a donc dû s'autosaisir pour en faire l'étude. Cela part d'un bon sentiment, mais, dans une période où l'Etat cherche desespéremment des sous, on craint le pire.

Les indépendants
Le rapport, alimenté par de nombreuses sources (Acoss, Insee, Direction Générale des Impôts, etc.) présente d'abord les indépendants. Leur population, environ 2,3 millions de personnes en 2006, se partage à peu près équitablement entre les exploitants agricoles, les artisans, les commerçants (et agents commerciaux), les professions libérales et les 'associés gérants' [majoritaires] de société', environ 500 000 personnes dans chaque catégorie (Source Acoss et MSA). Cette dernière catégorie croît à un rythme soutenu : +54 % entre 2001 et 2004 (le CPO subodore que ce statut autorise de meilleures 'optimisations' des prélèvements) ; les professions libérales croissent de 9 %, et les autres sont en stagnation, sinon en décroissance.

Leur revenu moyen annuel n'est pas homogène : s'il s'établit à environ 20-25 000 euros pour les commerçants, les artisans et les associés gérants, les agriculteurs ne gagnent en moyenne que 14 000 euros, alors que les professions libérales atteignent 49 000 euros (revenus 2005, source Acoss et Insee). La répartition par décile est particulièrement significative, puisque 53 % des professions libérales se situent dans le 10e décile (les 10 % les plus élevés) de la population française (source DGI). Les indépendants non agricoles (les 'non non') ont ainsi le privilège de payer des impôts sur les revenus d'activité conséquents : 14 milliards en 2004, en moyenne 18 % de leurs revenus et un tiers des 41 milliards collectés par l'impôt sur les sociétés. On comprend mieux pourquoi le CPO s'intéresse au sujet.

Une enquête de l'Insee (Enquête emploi en continu, Insee Références 2006) montre que 10 % des indépendants cumulent leurs revenus d'activité avec des revenus salariaux, ces derniers représentant 30 % de leurs revenus globaux : la frontière entre les deux types d'activité professionnelle devient de moins en moins étanche. Une autre étude relève que 5 % des indépendants ont un revenu stable (-1 à +1 % d'une année à l'autre), alors que 33 % subissent une baisse d'au moins 10 % et 33 % une hausse similaire (source Acoss).

Les cotisations sociales
Le CPO se penche ensuite sur les algorithmes de calcul des prélèvements obligatoires, tant sociaux que fiscaux, et les compare entre les différents statuts et professions.. Il relève de nombreuses anomalies, par exemple que le mécanisme simultané de 'cotisation minimum' et de 'plafonnement' de l'assiette conduit à prélever proportionnellement plus de charges sociales sur les bas revenus (jusqu'à 45 % sur les revenus <33 000 euros) que sur les hauts (20 % sur ceux > 100 000). Il relève aussi que les cotisations maladie maternité des salariés sont uniformes (un seul taux de 13,85 %) et non plafonnées, alors que celles des non salariés sont dégressives (6,50 % jusqu'au plafond SS et 5,70 ensuite) et plafonnées à 5 plafonds SS (166 380 euros). Le différentiel de cotisations (salariés/non salariés) atteint en moyenne 5 % des salaires/revenus, compensé il est vrai par une consommation de soins inférieure (étude de l'IRDES, Institut de recherche et documentation en économie de santé). Mais est-ce légitime, s'interroge le CPO, compte tenu que le système français d'assurance maladie repose sur une totale solidarité entre les citoyens ?

Le cas des cotisations vieillesse est plus ambigu, selon que l'on considère ces cotisations (base et complémentaire) comme un prélèvement solidaire (avec redistribution collective) ou comme un revenu différé. En effet, à l'inverse par exemple de l'assurance maladie ou des allocations familiales, les prestations vieillesse (les pensions de retraite) sont proportionnelles à l'effort contributif : plus vous payez de cotisations, plus vous en bénéficiez à la liquidation. Le CPO se focalise plutôt sur le mécanisme des 'surcomplémentaires' (Loi Madelin), qui sont défiscalisées (les cotisations sont déductibles du revenu imposable) mais non 'désocialisées' (l'assiette des cotisations obligatoires n'en tient pas compte).

L'optimisation fiscale
Mais le CPO se penche surtout sur les mécanismes d' « optimisation fiscale » encourageant les indépendants à hauts revenus à préférer le statut de salarié (gérant minoritaire, pdg, etc.), avec un faible salaire et de forts dividendes, à celui de non salarié où tout le bénéfice d'exploitation est assujetti à impôt et charges sociales (même si l'imposition des dividendes à la CSG-CRDS tempère quelque peu cet avantage) – ou à choisir la formule société 'imposée à l'IS' plutôt que 'imposée à l'IR' (choix possible dans l'EURL, la SARL de famille, la société en nom collectif, en commandite simple et la société civile professionnelle). En particulier, le taux d'IS de 15 % pour la part des bénéfices inférieure à 38 120 euros (contre 33 % pour le reste) est une tentation alléchante, de même que le prélèvement libératoire de 18 % sur les dividendes, pour tout professionnel imposé sur ses revenus à un taux marginal de 40 %. La Direction générale du trésor a procédé à de multiples simulations (qui peuvent donner des idées à nos lecteurs, cf. pages 102 sq du rapport). L'optimum est atteint lorsque le professionnel se verse un salaire équivalent eu Smic et le reste sous forme de dividendes. Ces optimisations fiscales ne sont bien entendu pas neutres pour la santé financière des organismes de protection sociale. Certaines caisses de retraite (avocats, médecins, chirurgiens-dentistes) ont d'ailleurs décidé de réintégrer les dividendes dans l'assiette de calcul, au grand dam des praticiens ayant choisi d'exercer sous forme sociétale (SEL).

Une harmonisation des règles
En conclusion, le CPO plaide pour une « harmonisation des règles fiscales et sociales » :
• généralisation du régime des BNC aux dirigeants (et associés/actionnaires) de sociétés exerçant dans le secteur libéral,
• affectation de ceux-ci (tous secteurs) au régime social des indépendants,
• réintégration des dividendes dans l'assiette des cotisations sociales pour tous les dirigeants de société,
• convergence des règles BIC-BNC (avec généralisation de la comptabilité par engagement à tous les BNC, tout en étendant la possibilité pour tous de tenir une comptabilité 'super-simplifiée', type micro-entreprise),
• non dégressivité et déplafonnement des cotisations d'assurance maladie maternité,
• déductibilité d'une partie des cotisations sociales facultatives,
• enfin, d'une façon plus générale, rendre plus cohérentes entre elles les règlementations fiscales et sociales (vaste sujet).

On voit que le rapport du CPO ne concerne guère la grande majorité des freelances, ceux dont le revenu net ne dépasse pas 40-50 000 euros. Toutefois, un alinéa (p. 145) traite du « risque de perte de revenus » des indépendants, non couverts par l'assurance chômage. Il encourage 'la souscription de contrats de prévoyance complémentaires', mais hélas sans précisions complémentaires. Le régime chômage des indépendants est encore à inventer (on parle des périodes de non activité, pas de la cessation d'activité définitive).

Rapport du Conseil des Prélèvements obligatoires, Cour des Comptes : http://www.ccomptes.fr/
Un excellent résumé dans le discours de Philippe Seguin, premier président de la Cour des comptes ; lien sur la même page
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